L’atelier des sorciers : la dualité de la magie et de l’art

Ma première lecture de l’œuvre de Kamome Shirahama m’a permis de découvrir un monde envoûtant centré sur une pratique originale de la magie, sur son rapport étroit avec l’art, la dualité entre les dessins et l’utilisation de la magie. Cette comparaison ne s’arrête pas là : véritable hommage à l’art créatif et à l’amour que la mangaka y porte, c’est par cette allégorie fantastique et fabuleuse que se développe ce monde sublime.

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Les artisans modernes aux chapeaux pointus

Pour Kamome Shirahama, l’art est semblable à la magie, tous les artisans usant de leurs mains pratiquent de la magie en partant d’une page blanche pour créer. La magie prend donc ses racines dans les dessins, les sorciers usent de leur plume pour pratiquer cet art ancestral. Coco semble refléter cette fascination de l’autrice, éblouie par ce qui est pourtant ordinaire pour ses compères vivant dans cette société magique. Son admiration honnête pour la magie touche au plus profond des personnes qu’elle rencontre. Qu’ils soient sorciers créateurs d’artefacts utiles au quotidien, sorciers marchands proposant babioles et fournitures aux sorciers dans la pratique de leur métier, ou encore sorciers bibliothécaires archivistes de cet art. Hommage sincère à l’art créatif, allégorie des artistes par le biais d’un sorcier usant de la magie pour venir en aide aux autres, léguant son héritage artistique à ses apprentis qui trouveront leurs propres voies via des épreuves et qui prouveront leur sérieux dans la pratique délicate de la magie.

C’est là-dedans que la dualité entre l’art et la magie trouve sa source. L’attention et la minutie impacteront l’efficacité du sort, varier les signes offre une flexibilité sans fin à la magie, rendant l’impossible possible. Coco est souvent réprimandée par ses pairs, crainte par ceux-ci, un « ignorant » (un individu ignorant au départ la pratique de la magie) ne pouvant être un bon sorcier. Le sorcier, lui, tient sa plume depuis son plus jeune âge, la main trempée dans cette encre témoin d’une époque révolue couverte d’un noir sang abyssal. Pourtant, la persévérance de Coco prouvera qu’un bon sorcier est défini par sa passion et son honnêteté dans la pratique de son art qui résultera sur tout type de création, aussi insignifiante soit-elle, quelques soit sa technicité est une forme de magie, de l’art. Comme peut le dire Marcel Mauss dans son essaie « Esquisse d’une théorie générale de la magie », référence dans le genre : « Savoir, c’est pouvoir », et il en est de même pour l’art, dessiner c’est apprendre, apprendre à construire ses propres outils pour parvenir à son but.

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 ©Kamome Shirahama/Kodansha/Tongari Boushi no Atelier Project

Exploration d’un monde magique aux possibilités infinies

L’écho entre ces deux mondes est récurrent, si les sorciers sont des artisans, de nombreuses représentations artistiques trouvent refuge dans l’œuvre de Kamome Shirahama, intégrées dans cet univers ou représentées de manière implicite. Les sorts déchus, la magie interdite sont le reflet d’une époque troublée où tous les humains étaient dans la capacité d’user de la magie. Toute magie portant atteinte à l’intégrité d’autrui est interdite. La magie actuelle, celle émerveillant le monde et portant aide à ceux dans le besoin est une illusion instaurée par les actuels sorciers pour une poignée d’individus fervents défenseurs de ce type de sort. Pour eux la magie est un monde vaste aux possibilités infinies satisfaisant les désirs les plus profonds de celui qui la pratique. Dans une de ses mésaventures, Coco sera transportée par cette organisme dans un espace créé de toute pièce, décrivant cette volonté concernant la magie. Coco entamera une marche dans ce labyrinthe, un monde magique sans fin aux décors inspirés de l’œuvre de Maurits Cornelis Escher dont l’un des thèmes est l’exploration de l’infini.

 

Le reflet : étendre sa vision du monde

Depuis le jour où son premier coup de plume lui fait découvrir un nouvel aspect d’un monde qui la fascine, sa vision de celui-ci à atteint un nouveau stade. Dans l’imaginaire, le reflet est une fenêtre portant sur une nouvelle manière d’appréhender le monde qui nous entoure, comme Coco prenant conscience que la magie au cours de son histoire n’a pas toujours permis de rendre heureux et d’aider son prochain. D’un autre côté cela a permis d’étendre ce monde dont elle ne connaissait qu’une partie et les possibilités qu’offre la magie, une pratique qui malgré son histoire sinistre s’adapte, permettant de réaliser l’impossible. Cependant aux yeux de certains sorciers elle n’est qu’une mauvaise graine croissant timidement dans leur société, reflet d’une époque révolue ressurgissent par cette organisation usant de cette magie oubliée.

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Narcisse, Le Caravage, 1597–1599/  ©Kamome Shirahama/Kodansha/Tongari Boushi no Atelier Project

Si le reflet est une porte ouvrant sur une manière différente d’appréhender le monde qui nous entoure, abuser de sa propre image peut représenter un danger, tel le mythe de Narcisse, qui, s’étant épris d’amour pour son reflet, mourut pour lui. Le risque de s’engouffrer et de se perdre dans un abîme reflet d’une mauvaise image de soi nous terrifie. Yinny est un apprenti sorcier dont l’apprentissage stagne depuis de longues années. Dans l’incapacité de pratiquer sous les yeux de tous, cette image qu’il a de soi, d’incompétent incapable d’user dignement de la magie et de s’épanouir le tétanise, devenant l’ombre de lui-même. Son reflet est la métaphore de son traumatisme, sa propre peur lui aurait jeté comme un sortilège interdit, le persuadant qui lui est impossible de mener à bien ce qu’il entreprend et trouver sa propre voie.

L’œuvre a encore dans son univers de nombreux mystères tels que les civilisations d’avant la conjuration, un monde vaste qu’on a hâte de découvrir au fil des volumes. C’est pourquoi en parallèle, je mettrais régulièrement cet article à jour au vu des nombreuses surprises que nous réserve ce manga !

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 ©Kamome Shirahama/Kodansha/Tongari Boushi no Atelier Project