Dans un recoin de ce monde : souvenirs d’antan, la carnet de dessins de Suzu

De 2006 à 2009, Fumiyo Kouno décida de réaliser une histoire courte se déroulant de 1943 à 1947 durant la guerre au Japon. C’est en se basant sur le témoignage de quelques-uns de ses proches qu’elle repeint cette période historique dans cet ouvrage en commémoration de la vie à la fois calme et troublée des habitants de la ville de Kuru.  « Dans un recoin de ce monde » est une humble interprétation de cette époque tragique. Une courte fresque poétique et sublime sur leur quotidien. Allant au-delà des règles régies par ce monde interdisant autrui de dessiner le paysage environnant, au risque de se faire accuser de traître. C’est par le biais du personnage de Suzu, prenant le risque d’immortaliser chacun de ses souvenirs dans son carnet que nous découvrirons cette histoire.

Dans un recoin de ce monde

Croquis poétique garant du passé

Les premières esquisses de cette histoire, prennent vie dans les jeunes pensées innocentes de Suzu se situant entre 1934 et 1943 à Hiroshima. Pour cela, les planches adoptent des structures libres. On retrouvera très souvent les histoires au caractère comique imaginées par Suzu : « Mon démon de frère » rappelant le schéma narratif des Yonkoma (courte histoire en 4 cases). Décrivant l’inébranlable Yôichi perçu et dessiné par sa petite sœur Suzu. Les longues cases horizontales laissent libre cours à l’imagination de notre héroïne. En dessinant ses parents elle donne ainsi la force à sa sœur cadette Sumi de traverser ensemble la mer, afin de porter visite à leurs grands-parents.

N’importe où, n’importe quand, Suzu retranscrit ces instants. Tant que n’importe quel instrument semblable à un crayon se tiendra dans le creux de sa main. Dessinant chaque souvenir par le biais de sa main droite.  Cela ira jusqu’à soigner l’amertume d’un de ses camarades de classe. Lui, ayant beau regarder la mer à perte d’horizon, il n’arrive en vain à y apprécier sa beauté, elle qui lui a coûté la vie d’un être cher. C’est ainsi qu’une feuille blanche posée par Suzu, finit par recouvrir ce paysage mélancolique. Laissant la place à une discussion touchante entre Suzu et son ami qui évolue en même temps qu’un nouveau panorama sublime et saisissant prend vie.

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© 2006 Fumiyo Kouno / FUTABASHA Publishers LTD

« Ce n’était pas la peine de faire ce dessin.

Maintenant qu’il est terminé, il faut que je rentre chez moi. Je ne pourrais plus détester la mer avec un dessin pareil. »

Comme on le voit souvent dans cette œuvre, c’est par le biais de différents ustensiles que Suzu trace sa vision artistique du monde qui l’entoure. Nous retrouvant bien souvent face à des doubles pages à la fois douces et bluffantes. C’est lors de ces scènes, ou en décrivant de manière originale le nouveau quotidien de Suzu à Kuru depuis son mariage avec un habitant de cette ville qu’on retrouve le trait délicat et épuré de l’autrice.

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© 2006 Fumiyo Kouno / FUTABASHA Publishers LTD

Les paysages, reflet de l’insouciance et de la passion de Suzu

Traiter de l’Histoire ou narrer un récit dramatique n’a jamais été le fort de Fumiyo Kouno. Pourtant, elle arrive avec justesse à retranscrire une interprétation intéressante de cette époque particulièrement difficile pour les habitants d’Hiroshima. Ne pouvant savoir exactement comment était leur vécu, ses dessins accompagnés par son style particulièrement doux, nous montrent efficacement ces nombreuses scènes fortes en émotions qui se succéderont dans la narration.  Mais il est important de revenir sur les scènes centrées sur le quotidien calme de cette famille attachante. C’est sur cet aspect avec lequel le talent de la mangaka s’exprime avec le plus d’efficacité.

Que cela soit entre les chapitres ou au cours de l’intrigue même, Elle varie les techniques narratives visuelles. Guidé par une narration minutieuse et parfois apaisante malgré le contexte traité dans cet ouvrage, le quotidien de Suzu prend un aspect poétique touchant et émouvant. Les traits singuliers de Suzu vont sans cesse prendre des formes différentes. Entre les chapitres décrivant les étapes minutieuses de la réalisation d’une recette de cuisine, aux histoires muettes évoluant au rythme d’un chant patrimonial décrivant comment les habitants de cette époque s’entraidaient en ces périodes difficiles. On navigue constamment entre ces idées graphiques astucieuses, montrant un quotidien paisible où ses habitants bravent, mènent leurs vies malgré les terribles événements qui s’annoncent par la suite. Ces nombreuses planches originales reflètent parfaitement la passion de l’héroïne et cela va jusqu’à être retranscrit dans les paysages qu’il l’entoure elle et les personnages secondaires l’accompagnant.

La main droite esquisse les rêves, la main gauche repeint la réalité

La main droite de Suzu lui permet de décrire par ses dessins, cette vie qui lui semble tout droit sortie d’un rêve. Cette même main matérialisant ces instants inoubliables avec ses proches. Celle-ci, lui permettant d’exprimer toute cette sincérité et s’efforce à mener du mieux qu’elle peut cette vie à laquelle elle s’accroche. C’est un outil formidable produisant dans le cas de Suzu tout ce qu’elle souhaite, ce qu’elle donne, transmet à son entourage. Tous ces événements sont et restent gravés à jamais dans ces dessins garant de ces souvenances qu’elle ne souhaite en aucun cas oublier. Cette main n’est que le prolongement de la pensée de Suzu, exprimant ses craintes et ressentis, encadrant dans une feuille blanche le monde qu’elle voit, décrivant ce quotidien qui lui semble plus proche de l’onirisme que de la réalité. Et depuis qu’elle mène cette nouvelle vie, tous ces choix lui ont été imposés menant ainsi une vie qui lui semble ne pas être la sienne, accompagnée d’un monde s’effondrant, de plus en plus dur. Un monde qui semble se dessiner d’une main gauche.

Les mains sont un symbole important dans l’œuvre « D’un recoin de ce monde ». Comme décrit plus tôt, le trait doux et enfantin  reflète son protagoniste rêveur et passionné par le dessin. Ainsi la main droite de Suzu est souvent représentée en dehors du cadre, accentuant cet aspect et apportant une touche unique à la narration. Écho de son insouciance, de sa bienveillance auprès de son entourage. Elle nous dessine le cadre et les paysages de ce recoin paisible qu’elle observe tant, cristallisant ses souvenirs précieux dans ce carnet. Lors d’un événement tragique qui handicapera Suzu de sa main droite, Fumiyo Kouno utilisera volontairement sa main gauche afin d’accentuer la perte lourde que cela représente pour elle. Les paysages perdent de cette délicatesse, les traits se tordent en même temps que les questions difficiles qui s’entremêlent dans la tête de notre héroïne. Suzu est un personnage complexe, réfléchissant à ce qu’elle aurait pu ou peut encore donner en ce monde avec cet outil si important pour elle, doutant si elle mérite sa place en ce bas monde. Choisissant finalement à être dépositaire de ces souvenirs inestimable qui continueront à vivre à travers elle.

 

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